Lettre de Florence à sa maman

15 octobre 1997

Ma belle maman d'amour, 

 C'est comme ça que je t'appellerai quand je serai grande.

En cette soirée d'octobre 1997, tu ne sais pas encore qui je suis. Tu ne sais même pas si je suis une fille ou un garçon. Tu seras ravie, côté genre, après mon frère, tu aimerais tellement une fille! Dans quelques heures, papa s'exclamera "c'est une fille". Il sera fou de joie!

Pour le reste... Ayayaye

Tu feras sans doute un saut croche comme on dit... Disons que je ne suis pas exactement ce que tu attends. Je suis... différente.

Je suis bien chanceuse moi tu es trop jeune pour qu'on t'aie proposé l'amniocenthèse et les tests sanguins pour le dépistage des probabilités n'existent pas encore. Sinon je crois bien qu'on n'en serait pas là aujourd'hui! Je t'entends bien parler à tes amies et à papa parfois. On dirait que tu es inquiète que je sois qui je suis, sans savoir! Tu vois des signes partout! C'est clair, tu aurais vraiment trop peur si tu savais.

 Pourtant...

Quoiqu'il en soit, je suis belle et bien en route pour être ta fille et avec aller-simple seulement! Pauvre maman, tu te crois incapable de t'occuper d'une enfant comme moi! Tu es tellement insécure. Soyons honnête, ton ego, ta peur de la différence, de l'inconnu, ton besoin de contrôle et de perfection seront drôlement ébranlés! T'inquiètes, je vais t'aider ma belle maman! Tu verras ce ne sera vraiment pas si difficile que ça!

C'est vrai que je n'aurai peut-être jamais l'autonomie que les autres enfants développent pour éventuellement vivre une vie d'adulte. Ton coeur de maman me verra toujours vulnérable et c'est quelque chose qui t'inquiétera toute ta vie, mais j'ai des forces tu sais, et toi aussi d'ailleurs! Je vais te surprendre, ça je te le promets!

Bientôt, je me montrerai le bout du nez et le médecin détectera immédiatement mon petit chromosome en trop, tu pleureras toutes les larmes de ton corps et papa aussi. Lui par contre, sera conquis plus rapidement que toi! Je ne t'en veux pas tu sais! Tu es comme ça, tu as besoin d'un temps pour assimiler les changements de direction, mais tu t'adaptes toujours et je serai comme toi d'ailleurs, pas très réceptive aux changements de plans soudains pour ensuite très bien m'y faire.

Les 3 premières semaines de notre petite vie de famille, tu n'y croiras pas totalement. Tu espéreras qu'on se soit trompé, tu attendras impatiemment le résultat du test génétique servant à confirmer la trisomie 21. Mais quand il arrivera, tu n'auras d'autres choix que de faire le deuil de l'autre enfant, celui que tu attendais, et de t'ouvrir à moi. À ce stade, tu seras séduite de toute façon! Je suis comme ça moi, on m'aime dès la première rencontre! Et il faut dire que je le rends bien!

Oui, c'est vrai que d'être ma maman comportera certains petits défis, que tout sera différent de ce que tu auras vécu avec mon grand frère, et que mes défis à moi, seront bien présents. Mais il ne faut pas en faire une montagne maman! On y arrivera ensemble. On se fera grandir mutuellement.

C'est presque l'heure maman, on va se rencontrer. Les heures qui suivront, seront pour papa et toi, remplies d'inquiétudes, de questionnements, de sentiments d'injustice, de peurs... Puis, peu à peu, ces sentiments céderont leur place à l'acceptation et à un amour qui sera toujours grandissant.

Sans vouloir me vanter, ma belle maman, dans une vingtaine d'années, tu ne sauras te passer de ma joie de vivre, de mon amour inconditionnel et de mon authenticité et tu admiras l'absence de malice et de jugement en moi! Certaines de mes limites te rendront tantôt triste, tantôt inquiète, mais chaque petit pas vers l'autonomie te rempliront de fierté.

Il est 3 h 18, nous sommes maintenant le 16 octobre, c'est le moment! Commençons-là notre vie ensemble! T'as le droit aujourd'hui d'avoir peur et d'être incertaine. Ça ne durera pas. Tu réaliseras rapidement que je suis un trésor insoupçonné. TON trésor insoupçonné!

Et tu sais quoi maman? Toi et moi, on s'aimera gros.

Gros comme le Kilimandjaro!

Florence XXX


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